“Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage”

 

Reconnaissez-vous cet alexandrin tiré de l’Art poétique de Boileau ? Voici les vers qui l’entourent :

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Ici Boileau donne une leçon d’écriture à ceux qui veulent s’essayer à l’art de la poésie mais son conseil peut s’appliquer au-delà du petit cercle des apprentis écrivains de son époque, notamment aux élèves. Un éloge de la répétition, de la relecture, de la correction.

La pédagogie d’autrefois

Dans l’enseignement, la répétition était un pilier des anciennes pédagogies. Les élèves écrivaient sans cesse, recopiaient, imitaient, traduisaient. Les romans du XIXe siècle évoquent souvent ces exercices fastidieux et répétitifs.

Nombre de pédagogues se sont élevés contre ces méthodes d’apprentissage qui n’apprenaient pas à réfléchir mais simplement à répéter. L’école d’aujourd’hui n’a plus grand-chose de commun avec cette pédagogie très descendante mais nous avons oublié l’écriture en chemin. Les écrits en classe comme à la maison se sont également raréfiés. Les conséquences sur la graphie, la syntaxe, la richesse lexicale et la composition sont visibles.

« Mal dit »

Aujourd’hui encore, l’écrit reste l’exercice privilégié permettant d’évaluer le niveau des élèves et des étudiants. Quels que soient les examens, on se frotte toujours au commentaire, à la dissertation, à l’essai, à la synthèse…

Et le constat est sans appel. De nombreux candidats, même les mieux préparés, se font piéger par leur manque d’aisance à l’écrit. Les élèves travaillent davantage l’oral, ils sont plus habitués à débattre, à formuler une opinion, à s’adresser à un interlocuteur… mais ils écrivent moins bien.

Fréquemment, les copies ne sont pas sanctionnées du fait du manque d’analyse, de compréhension ou de réflexion ; elles sont pénalisées parce que le candidat n’a pas réussi, par l’écrit, à en rendre compte. Impuissance terrible. On sait ce qui est attendu, mais on ne dispose pas des mots pour le dire.

On pourrait se disputer sur les origines de cette perte de l’écrit : disparition de la correspondance, perte des habitudes de lecture, évolution des méthodes pédagogiques et maintenant l’avènement de IA qui produit des écrits parfaits en quelques secondes. La question n’est pas ici de savoir pourquoi mais comment aider les élèves à retrouver les mots.

La répétition et la correction

J’aimerais défendre ici un exercice tout simple et pourtant négligé : la répétition et la correction.

Pour bien écrire, il faut écrire souvent et reprendre ce que l’on a écrit. Il faut, pour un seul paragraphe, proposer une première version, puis une seconde qui prendra en considération les corrections, puis un troisième… jusqu’à arriver à un paragraphe satisfaisant qui servira de canevas les fois suivantes. Difficile à appliquer avec une classe de 35 élèves, mais l’expérience montre que c’est un exercice d’une redoutable efficacité.

Il ne s’agit pas ici de retrouver la pédagogie d’autrefois, mais de créer des automatismes d’écriture : chercher ses mots, trouver les bonnes tournures, structurer sa pensée.

Il suffit, pour se convaincre de l’utilité de cette pratique, de regarder des sportifs, des compétiteurs. Ils répètent à longueur d’entraînement des services, des courses d’approche, des départs, des sauts, des figures… pour que ces gestes deviennent automatiques. Et, après tous ces efforts, ils se mettent en situation. Alors, ce travail de forçat, ces exercices répétés, donnent l’impression de ne plus fournir d’effort. Les gestes sont intégrés et on peut dépasser la technique.

Sans attendre des élèves qu’ils deviennent des stylistes, ce travail de répétition doit les conduire à une aisance suffisante pour qu’ils se consacrent à la profondeur de leur réflexion et de leur analyse. Ils seront ainsi déchargés de l’effort de rédaction et de construction. Ils seront assurés de produire un devoir clair et lisible.

Si vous saviez quel bonheur on éprouve en corrigeant ce type de copie. Celles de quelques-uns de ces candidats qui se sont donnés la peine de remettre vingt fois leur ouvrage sur le métier !

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